Les coulisses de la sélection

avec 5 commentaires

Alors que je m’apprête à lancer l’appel à textes pour le second volume de Réalités, je crois bon de faire un détour par ici pour vous parler du processus de sélection des textes. Déjà parce que vous êtes plusieurs à nous avoir posé la question, mais aussi parce que je suis moi-même auteur et que je me souviens de ces temps brumeux où j’ignorais ce qui se passait en coulisses. Comme j’aurais aimé savoir ce que je sais maintenant, à l’époque !

Précisons tout de même que les explications qui suivent ne concernent que ma façon de sélectionner des textes, et qu’elles ne sont donc pas universelles. Toutefois, j’ai participé à de nombreux comités de lecture et les choses s’y passent quand même peu ou prou de la même façon, avec quelques variantes… ce qui suit devrait vous donner au moins une vue générale du processus.

1. Vous envoyez votre texte

Suivez bien les instructions indiquées dans l’appel à textes. Suivez bien les instructions indiquées dans l’appel à textes. Suivez bien les instructions indiquées dans l’appel à textes.

À la louche, je dirais que 75% des soumissions que j’ai reçues ces dernières années ne les respectaient pas complètement. Elles ne sont généralement pas compliquées, pourtant, mais rarement suivies. Probablement parce qu’on n’y fait pas attention, qu’on est plus préoccupés par la qualité de son texte que par la façon de l’envoyer ou de le mettre en page. C’est un tort, parce que cela donne l’impression que l’auteur n’a pas lu l’AT jusqu’au bout, mais aussi parce que ces exigences ont une raison d’être.

Par exemple, si on vous demande d’inscrire le nom de votre nouvelle dans l’objet du mail, n’écrivez pas « nouvelle pour votre AT ». On ne vous demande pas les choses pour rien : en l’occurrence, je fais cette demande pour me repérer plus facilement dans les mails reçus. Vous avez un nom, certains d’entre vous ont un pseudo, d’autres encore ont des adresses mail farfelues : si je veux envoyer une réponse enthousiaste à l’auteur de « Les lapins géants mangeurs de planètes », alias Jean Bon, pseudonyme Joe l’andouille, qui m’écrit de son adresse mail kikidu22@gmail.com, je vais passer plus de temps à le retrouver (mais je le retrouverai, grâce à mon fichier excel qui reprend toutes les infos concernant votre texte) que si je dois juste balayer du regard ma boîte de réception pour trouver le mail « Les lapins géants mangeurs de planètes ».

Donc suivez à la lettre ces instructions. Mettez vous à la place de l’anthologiste qui reçoit une soumission impeccable : ça fait plaisir.

Pensez à nommer correctement le fichier de votre nouvelle. « Nouvelle 1 Version 6 » ne marche pas. Imaginez l’anthologiste qui a reçu 140 textes, comme ça a été le cas pour Réalités 1. Ne vous attendez pas à ce qu’il reconnaisse votre nouvelle à ce nom. Non, il va être obligé de renommer le fichier avant de l’enregistrer avec les autres. Par ailleurs, l’anthologiste n’a pas besoin de savoir combien de versions du texte ont été nécessaires pour aboutir à celle que vous présentez. Cette information n’étant pas pertinente pour l’anthologiste, il vaut mieux ne pas l’indiquer et nommer votre fichier du titre de la nouvelle uniquement, sauf indication contraire.

Ne précisez pas que vous avez gagné le concours de nouvelles de la foire à la saucisse à deux reprises dans votre mail de soumission. Je ne vais pas tourner autour du pot : ça ne m’intéresse pas. Vous pourriez avoir gagné le prix Goncourt que cela ne changerait rien : je vais lire votre texte, et me faire un avis dessus. Ce sont des textes que je veux publier, pas des palmarès.

En résumé : suivez toutes les instructions, qu’elles concernent la mise en page du texte comme les modalités de soumission. N’en faites pas des caisses, cela ne sert à rien.

Un mail de type : « Bonjour, vous trouverez ci-joint ma participation à votre appel à textes. Je vous en souhaite une bonne lecture, Très cordialement, Tartempion », me semble très bien.

ET SURTOUT, n’oubliez pas de joindre votre texte au mail 😉

2. Je le réceptionne

Quand je reçois votre mail, je télécharge immédiatement le texte, le renomme si vous ne m’avez pas facilité la vie (cf plus haut) et je l’enregistre dans un dossier qui comprend tous les textes soumis. Puis je remplis un document excel avec le titre de votre nouvelle, votre nom, votre pseudonyme, votre adresse mail : tout ce qui me permettra de vous retrouver ou de vous recontacter sans problème.

Je vous envoie ensuite un accusé de réception une fois que je suis sûre d’avoir tout enregistré. Toutes les maisons d’édition ne le font pas, ou l’on peut tout bêtement oublier : si vous n’avez donc pas de nouvelles de l’éditeur et que vous êtes inquiet à l’idée qu’on n’ait pas reçu votre texte, il n’est pas impoli de renvoyer un mail pour demander confirmation de la réception. « Bonjour, je vous ai envoyé un texte intitulé ****** le **/**/****, n’ayant pas reçu de nouvelles de votre part, j’aimerais m’assurer que celui-ci vous est bien parvenu, pourriez-vous m’envoyer un accusé de réception ? »

3. Le premier tour

Vu la quantité de textes que nous avons reçu pour cet appel à textes, nous avons mis en place un système à deux tours de sélection. Ce n’est pas toujours nécessaire : la plupart du temps, un seul tour suffit.

Lors du premier tour, un comité de lecture restreint lit les textes et détermine s’ils sont dans la ligne éditoriale ou pas.

En l’occurrence :

– Réalités est un AT qui concerne la SF et la Fantasy. Si vous envoyé du polar ou de la littérature blanche, vous êtes foutu. Si vous avez envoyé du fantastique, on y jette un œil quand même, bien que ce soit moins ma tasse de thé et donc plus risqué pour vous.

– Nous recherchons des textes avec une originalité, nous voulons pouvoir nous dire : « Ouah, je n’ai jamais lu quelque chose comme ça ». Du coup, si votre texte reprend une intrigue classique, même s’il le fait avec brio, vous risquez d’être refusé à ce stade.

– Nous avons une certaine exigence stylistique. Si le texte est rédigé avec maladresse, il sera refusé. Je ne parle pas ici de fautes d’orthographe ou de grammaire : nous avons des correcteurs pour s’en occuper. Par contre, les lourdeurs, les dialogues peu naturels, l’infodump (le bourrage d’info : vous avez sans doute déjà lu des romans de fantasy dont le premier chapitre est un fastidieux manuel d’histoire, c’est déjà pénible dans un roman, alors dans une nouvelle…) sont rédhibitoires.

– Nous ne sommes pas fan des scènes très crues ou contenant de la violence gratuite.

Il s’agit de la ligne éditoriale propre à cet AT, je ne peux que vous recommander de vous renseigner sur la maison d’édition à laquelle vous soumettez afin de déterminer ce qui est attendu, voire sur les goûts particuliers de l’anthologiste si vous avez accès à ces infos. Lire les anthologies ou revues publiées précédemment peut être un bon moyen de prendre la température.

N’oubliez pas qu’une sélection est toujours subjective. Des goûts et des couleurs, on ne discute pas. Envoyer un texte à un AT, c’est s’adresser à un certain public : les membres du comité et l’anthologiste. Si vous ne savez pas qui ils sont (et la plupart du temps, c’est le cas), vous envoyez un texte en aveugle et votre réussite est incertaine, quelles que ce soient votre expérience, votre réputation, ou la qualité intrinsèque de votre texte.

J’ai pour politique d’envoyer les réponses du premier tour le plus vite possible aux auteurs, et ce, sans attendre la deadline de l’appel à textes, histoire que vous ne trépigniez pas trop. Les refus sont argumentés, mais notez bien que ce n’est pas toujours le cas : détailler les refus prend un temps fou. Fou ! Du coup, il me semble légitime que certains anthologistes ne le fassent pas.

Par ailleurs, un refus est définitif : vous pourriez être tentés de proposer à l’anthologiste de réécrire votre texte pour qu’il corresponde à ses attentes, mais quand on sélectionne des textes, on réfléchit aussi aux corrections qui peuvent y être apportées. Il arrive que l’on décide de publier un texte moyennant un gros travail de correction, auquel cas l’auteur en est informé et peut décider d’accepter ou pas ce travail. Si un texte est refusé, l’anthologiste estime que même avec des corrections le texte ne correspondra pas à ses attentes (en terme d’univers, de type d’intrigue, etc). Il peut toutefois vous aiguiller vers des modifications qui vous permettront d’améliorer le texte (de son point de vue) pour le soumettre ailleurs, considérez donc cela comme un coup de pouce, pas comme une proposition.

4. Le second tour

Le comité du premier tour a délibéré, vous voilà au second tour et sommé d’attendre encore deux mois pour avoir une réponse. Fichtre ! Que va-t-il se passer ?

Dans le cas de Réalités 1, 40 textes avaient passé le barrage du premier tour. Tous de bons textes, donc a priori, selon notre ligne éditoriale. Seulement voilà, nous ne voulions en garder que 10, ce qui impliquait de désigner ceux qui, parmi ces textes, étaient à nos yeux la crème de la crème.

Le comité de lecture comprend quatre membres, aux goûts plutôt disparates. Ils ont tous les 40 textes du second tour à disposition et un fichier excel individuel à remplir (nous utilisons dropbox, d’autres comités utilisent google drive, ou d’autres moyens). Ils lisent chaque texte, et surlignent son titre en rouge s’ils ne sont pas convaincus, en vert s’ils pensent qu’il  faut le publier, en orange s’ils sont partagés, et accompagnent ce choix d’un commentaire qui justifie leur « vote ».

Je compile ces votes personnels dans un fichier de bilan, avec les titres des textes en première colonne, et les votes (les couleurs, donc) dans les quatre colonnes qui suivent.

On est à un stade où il faut trancher, les avis sont donc plus sévères qu’au premier tour, les coups de cœur se confirment… et des tendances se dégagent : certains titres sont suivis d’une belle ligne verte. Comme ils font consensus, ils sont sélectionnés. Certains ont une ligne rouge, et seront donc refusés. Et puis il y a les textes qui font débat, dont nous discutons ensemble.

Dans ce cas de Réalités 1, nous avons trouvé un beau consensus sur les textes à conserver. De jolies petites perles, qui vont constituer une magnifique anthologie. S’il n’y avait pas eu ce consensus, c’est moi qui aurai tranché au final. C’est le privilège de l’anthologiste : il a une œuvre collective à composer. Les textes ne doivent pas seulement être bons, individuellement : ils doivent aussi aller ensemble, être harmonieux en tant que tout, et variés. Les sujets ne doivent pas se répéter, du coup, un très bon texte peut se faire éclipser par un excellent texte avec lequel il présente des redondances. L’anthologiste participe également au travail éditorial qui suit la sélection, un travail qui va durer des mois au cours desquels il relira les textes une bonne dizaine de fois : il est donc légitime qu’il ait le dernier mot.

Voilà, les textes sont sélectionnés, les auteurs prévenus, les refus ont été envoyés avec toutes les félicitations que les auteurs méritent (franchement, nous avons reçu une belle cuvée de textes, je vous dis chapeau et merci, et j’en profite pour adresser un salut particulier aux auteurs qui, bien qu’ayant reçu un refus, ont fait preuve d’un beau fair-play. J’ai reçu des messages très sympa, rigolos… Vous avez été exceptionnels).

À ce propos : faut-il envoyer un mail de réponse à un refus ? Personnellement, je trouve que ça n’a aucun caractère obligatoire. Certains d’entre vous m’ont répondu pour me demander plus de précisions quant au motif du refus : vous pouvez tout à fait le faire, ce n’est pas impoli, mais notez bien que l’anthologiste n’aura pas forcément le temps de vous répondre, et qu’il ne faudra pas le prendre personnellement. Vous avez le droit de répondre aussi pour dire que vous n’êtes pas d’accord avec la décision du comité, ça arrive parfois, mais ça ne sert à rien. Je pense même que cela vous dessert plus qu’autre chose (rappelez-vous : le choix est subjectif. Il n’est donc ni bon, ni mauvais. Le remettre en cause peut témoigner d’un manque de fair-play ou d’une méconnaissance du monde éditorial). Quant à répondre pour accuser réception du refus et me souhaiter une bonne journée, c’est agréable, apprécié, mais vous ne devez pas vous sentir obligé de le faire : je ne tiens pas une liste des gens qui répondent ou ne répondent pas.

5. Et après ?

Vous avez reçu un « oui ». Que se passe-t-il ensuite ? En résumé, car ce n’est pas l’objet de cet article :

Il y a toujours des retours éditoriaux : votre texte ne sera jamais imprimé tel que vous l’avez écrit. Il arrive que l’on ait juste à corriger quelques fautes d’orthographe, mais la plupart du temps une publication vous demandera un minimum de travail.

– s’il y a des problèmes de fond (scènes inutiles, incohérences…), on demandera à l’auteur de les corriger en premier. Il ne sert à rien de travailler la fluidité des dialogues dans une scène que l’on va finalement supprimer, c’est pourquoi le fond doit être impeccable avant que l’on corrige la forme.

– on corrige la forme : lourdeurs, répétitions, orthographe… C’est le travail du correcteur, qui est envoyé à l’auteur via le mode « suivi des modifications » de word (ou avec des commentaires en marge, des commentaires en rouge dans le texte… il y a plusieurs méthodes). Charge à l’auteur de valider ces corrections et d’intervenir quand le correcteur le lui demande (pour reformuler une phrase, modifier des temps, supprimer des répétitions…).

Ces corrections font l’objet de plusieurs échanges de mail entre l’auteur et l’équipe éditoriale. Quand on parvient à la version finale, celle-ci est intégrée dans la maquette de la future anthologie. Une fois toutes les maquettes terminées (pour les versions numériques et la version papier), les auteurs les reçoivent, les contrôlent, et rendent leur « bon à diffuser » (pour le numérique) et leur « bon à tirer » (pour la version papier) qui autorisent l’éditeur à publier le livre.

Vous ne signerez pas toujours de contrat pour des anthologies. Dans le cadre associatif, par exemple, et surtout s’il n’y a pas de rémunération de prévue, cette étape peut sauter. Je vous recommande chaudement d’exiger un contrat s’il y a une rémunération à la clé. En ce qui concerne Realities Inc., si vous êtes publiés chez nous, vous en signerez un. Lisez bien les contrats : ils statuent des droits sur le texte (Pouvez-vous publier votre texte chez un autre éditeur ou non ? Quelle est la durée d’exploitation ? etc.).

J’espère que ces quelques indications sur le déroulement des sélections vous permettront de mieux comprendre ce qui se passe de l’autre côté du rideau. Ce qu’il faut sans doute en retenir, c’est que votre texte aura à convaincre plusieurs personnes, et sera en concurrence avec une centaine d’autres nouvelles. Il doit donc sortir du lot. Il aura plus de chances s’il est construit autour d’une idée originale, voire de plusieurs idées originales combinées. Il ne doit pas comporter de scènes inutiles. Il doit être fluide. Les dialogues doivent sonner juste (jouez-les avant de les écrire !). Il doit surprendre et emporter. Ce n’est pas rien, c’est du boulot, mais ça en vaut le coup !

Tesha

5 réponses

  1. Chany
    | Répondre

    Merci pour cet article qui éclaire sur l’envers du décor. Je ferai encore plus attention dorénavant à suivre les instructions données par les anthologistes 🙂

    J’ai juste du mal à me rendre compte 1) du temps que cela peut prendre entre l’appel à textes et l’édition du recueil (cela doit dépendre de pas mal de critères j’imagine) et aussi 2) comment vous faites pour savoir/décider que la nouvelle X vaut le coup même s’il y aura beaucoup de corrections à réaliser.

    Bonne soirée
    Chany

    • Floriane Moisan
      | Répondre

      Bonjour Chany,
      1) Cela dépend en effet de beaucoup de choses : du degré de correction nécessaire sur les textes sélectionnés, de la disponibilité des auteurs pour procéder à ces corrections, des difficultés éventuelles posées par la mise en page des textes lors du maquettage, etc. À la louche, je dirais que ça peut prendre entre deux mois et deux ans…
      2) Parfois on tombe sur un texte excellent, mais dont la fin est ratée, par exemple. Il arrive que l’ensemble du comité dise « cela aurait dû se finir comme ça, le texte aurait été tellement mieux… ». Dans ce cas on en discute avec l’auteur, pour voir s’il est d’accord avec nous pour réécrire la fin et reprendre le texte pour amener cette nouvelle fin. Ou alors, ça peut être un texte ou l’auteur a joué un peu avec la structure, pour mettre des éléments dans un ordre non-chronologique, par exemple, de telle sorte que certains moments sont confus, alors on reprend la structure pour conserver l’esprit du texte tout en faisant en sorte qu’il soit fluide pour le lecteur… Ces textes ont en commun d’avoir une très bonne base, avec juste un élément qui nous chagrine. Des textes pour lesquels on se dit : ah, s’il y avait juste ce petit changement, ce serait un immense coup de cœur. Sauf que sur le papier, un petit changement, ça peut vite devenir un gros travail de réécriture et d’ajustements.
      J’espère que cette réponse apporte un éclairage à ta question 🙂

      • CHANY
        | Répondre

        Oui merci.
        Entre 2 mois et 2 ans. Ok je note **s’armer de patience** 🙂
        Et pour le choix du texte avec corrections, je comprends beaucoup mieux effectivement. Une sorte de « quasi » coup de cœur que vous trouveriez dommage de refuser d’emblée.
        (juste par curiosité, mais vous n’êtes pas obligée de répondre : Est-ce que beaucoup d’auteurs rechignent à faire des corrections sur leur texte ? )
        Merci encore pour ce partage.
        Bonne soirée
        CHANY

        • Floriane Moisan
          | Répondre

          C’est rarissime, mais ça arrive (deux fois en cinq ans pour mon expérience perso, ce qui est très peu).

  2. Catherine Robert
    | Répondre

    Article intéressant. Je me suis toujours demandée comment se passait la sélection des textes, comment fonctionnait un comité de lecture. J’ai donc lu tout cela avec plaisir. Merci.

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